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Commentaires sur ses livres

Chanya Button

Par Tara99 le (au sens le suivi de la date) 14 Juillet 2019 Editer
Tara99
Je suis allée voir ce film d’une part parce que j’admire le Bloomsbury Group et d’autre part pour tenter de me réconcilier avec l’œuvre de Virginia Woolf, dont les romans m’ont paru si étranges que je n’ai pu en finir aucun (sauf son essai une chambre à soi, remarquable). Je ne sais pas si le film a réussi à me motiver pour lire ses livres, mis à part peut être « Orlando », étant donné qu’il s’agit d’un portrait de Vita Sackerville West, l’autre protagoniste du film, incarnée par Gemma Arterton. J’ai d’ailleurs bien apprécié son interprétation, bien que cliché, cette femme semblait de toute façon assez caricaturale. Je trouve cependant que l’actrice n’est pas assez androgyne pour pouvoir être parfaite dans ce rôle.
Autre point pour lequel je recommande ce film absolument : les décors. Que ce soit les voitures, les robes ou les lieux, on voit qu’il y a un énorme travail derrière. J’ai d’ailleurs appris que la plus grande partie du film a été tournée en Irlande, où la réalisatrice a fait un working road trip de pas moins de 6 mois pour trouver the right locations.
J’ai beaucoup aimé l’opposition entre Vita et Virginia : l’une qui change de tenue plusieurs fois par jour, parfois des tenues très féminines-même chez elle, et donc supposément plus décontractée, ses robes de chambre restent très élégantes- parfois beaucoup plus masculines (je pense notamment à cette tenue de chasse)et l’autre qui garde quasiment tout le temps la même robe, montrant peu d’intérêt pour la mode, ce que Vita critiquera dans une de ses lettres adressées à son mari : «there are no outward adornments — she dresses quite atrociously. » Vita est dans l’apparence tandis que Virginia est dans l’être, non le paraître. Vita vit dans le regard des autres, elle a besoin de l’attention de ses congénères, même s’il s’agit de désapprobation (comme l’attitude de sa mère par rapport à sa conduite trop dévergondée, qu’elle réprouve, certainement parce que comme elle le dit ) ou de dégoût. Mieux vaut provoquer le scandale et faire des vagues que ne pas exister. Je la trouve particulièrement égoïste, pas seulement avec Virginia (puisqu’elle change d’amante souvent, c’est son moteur, elle a besoin d’aimée et d’être aimée par plusieurs personnes et elle le reconnaît fort volontiers) mais aussi avec ses enfants, deux fils apparemment, qu’elle a l’air d’aimer sans pour autant s’occuper d’eux- peut être sont-ils en pension ou une nanny s’en charge, toujours est-il que comme mère on aura vu mieux. C’est sûrement son défaut principal avec l’inconstance, mais cette séductrice invétérée des deux sexes (on a presque l’impression qu’elle se met en chasse et qu’elle ne lâchera pas tant que sa proie ne lui cède pas) se rattrape avec son audace et son dynamisme hors du commun. La fascination qu’elle éprouve pour Virginia avant même de l’avoir rencontrée, alors que ses propres romans se vendent à plusieurs milliers d’exemplaires et que Virginia au contraire peine à rencontrer le succès- ce qui est étonnant, car Vita n’écrit que moyennement bien puisqu’ elle place toute son énergie dans sa vie, alors que Virginia au contraire s’exprime pleinement et se libère à travers l’écriture-, est intéressante et l’amène à pousser les portes de salons parfois frivoles pour forcer la rencontre.
J’ai bien aimé aussi les gros plans sur les bouches de protagonistes, comme pour montrer que les femmes devraient avoir une voix. D’ailleurs la première scène a lieu dans le studio d’enregistrement d’une radio, où Vita et son mari se font interviewer.
J’ai eu un peu de mal en revanche avec la scène de la soirée, où Virginia fait des observations sur le mouvement, l’instant…certes profond et poétique, mais j’ai eu l’impression de me retrouver dans un de ses livres, et comme je l’ai souligné plus haut, ce n’est pas ma tasse de thé.
J’ai appris quelques anecdotes sur la façon d’écrire de Virginia, notamment le fait qu’elle bossait dans une pièce dans l’imprimerie de son mari et qu’elle mettait une croix blanche sur la porte quand il fallait ne surtout pas la déranger sous aucun prétexte. J’ai apprécié aussi la relation entre ces femmes et leurs maris respectifs, très libérale que ce soit pour l’une comme pour l’autre. Il y a beaucoup de parallèles à faire entre ces unions, d’abord par la liberté que Leonard et Harold octroient à leur épouse, mais aussi la richesse intellectuelle des échanges dans leurs couples respectifs. Le fils de Vita va d’ailleurs parfaitement résumer tout cela « their marriages were alike in the freedom they allowed each other, in the invincibility of their love, in its intellectual, spiritual and non-physical base, in the eagerness of all four of them to savour life, challenge convention, work hard, play dangerously with the emotions — and in their solicitude for each other». Leonard permet à sa femme d’écrire (on est quand même tout début du XXème siècle, les femmes n’ont pas encore le droit de vote) et de voir son amante. Cette confiance qui règne au sein de leur couple est admirable et assez incroyable, on sent une véritable solidité, comme si Leonard était le pilier de Virginia (elle confesse d’ailleurs dans le film à Vita qu’elle a besoin de lui, même si je ne me souviens plus exactement des termes employés). Quant à la relation entre Vita et son mari, c’est plus du donnant-donnant puisque lui-même aime les hommes ; le couple a l’air d’avoir un accord, à condition que Vita n’attire pas trop l’attention sur ses débauches ce qui pourrait entrainer un souci pour sa carrière diplomatique. J’ai beaucoup aimé la relation qui s’instaure entre les deux femmes, d’abord la persistance de Vita quant à l’inaccessibilité de Virginia, parce qu’elle est populaire, recherchée des salons d’écriture et clubs londoniens mais aussi très discrète et retirée pour une femme de lettres puis les sentiments qu’elles développent l’une pour l’autre.
Vita reprochera à Virginia la façon qu’elle a de s’exprimer, trop compliquée : « You, with all your undumb letters, would never write so elementary a phrase as that; perhaps you wouldn’t even feel it. But you’d clothe it in so exquisite a phrase that it should lose a little of its reality. ». Je pense que Vita ne saisit pas, est incapable de comprendre la façon de s’exprimer de Virginia est naturelle, et non empruntée, que c’est juste sa manière de voir le monde et de le décrire, sans excessivement se pousser à faire des phrases magnifiques, qui perdent leur sens selon Vita.
Virginia saisit assez rapidement le caractère de Vita, alors que Vita s’imagine connaître Virginia, or c’est un être trop complexe pour être résumé surtout dans un esprit comme le sien. J’ai beaucoup aimé la réflexion que lui fait Virginia, sur le fait qu’elle est capable de s’attacher à un lieu, mais pas durablement aux gens.
J’ai bien aimé l’interprétation par Elizabeth Debicki , entre fragilité-regards fuyants ou dans le vide, crises d’angoisses assez fréquentes, dépressions, cauchemars éveillés et visions, notamment celle, frappante, de la nuée de corbeaux qui fondent sur elle-- et force, sublime. Le biopic se concentre sur une partie de sa vie, où l’on voit son instabilité mentale (déjà des idées suicidaires lors de la scène près de la Tamise) sans pour autant être qualifiée de folie mais aussi toute sa résilience et sa résistance à travers de l’écriture. Sa famille et notamment sa sœur Vanessa est très présente et assiste, impuissante aux crises de sa sœur, qui en devient muette (et l’on retrouve là encore la réflexion sur la parole, les mots, comment s’exprimer, présente dès la scène d’ouverture). Son seul moyen de s’exprimer est par l’écriture, et son médecin veut lui retirer sa seule forme de thérapie, son seul moyen de s’élever au-dessus de sa souffrance psychique, pour des raisons machistes-un des seuls moments du film où l’on voit véritablement un homme misogyne, ce que j’ai particulièrement apprécié, le féminisme n’est pas lourd ou poussé à l’extrême, ce n’est d’ailleurs pas l’objectif du film. Ce film reste un film féministe sans pour autant convertir tous ses protagonistes masculins en machos. D’ailleurs, il serait bien en peine de le faire puisque le film repose essentiellement sur les deux femmes, avec en arrière-plan leurs relations respectives avec leurs époux. J’aurais d’ailleurs accueilli avec bonheur plus de scènes de leur vie conjugale, surtout que les deux acteurs dans les rôles secondaires sont excellents, que ce soit Rupert Penry Jones ou Peter Fernandino.
Quant à la musique, le choix téméraire mais de plus en plus adopté de mettre de la musique moderne dans les period dramas fonctionne plutôt bien.
J’ai beaucoup aimé aussi la partie où Vita s’en va en voyage, en orient, peut être parce que prendre le train vers le moyen-orient et profiter de ses largesses est quelque chose que l’on ne peut plus faire aujourd’hui. Ça me rappelle certains Agatha Christie, où diplomates, écrivains et touristes anglais prennent l’orient express pour visiter et se laisser séduire par l’Orient.
Le film est basé sur la correspondance entre les deux femmes( ce qui entrave légèrement les dialogues du film, tirés de cette relation épistolaire mais qui somme toute passe bien grâce au talent des actrices), dont une partie est disponible sur le net. Bien envie également de lire la biographie par le fils de Sackerville-West, « A portrait of a Marriage » et de voir la pièce de théâtre d’Eillen Atkins dont est tiré le film.
J’ai beaucoup aimé l’image du mariage telle que l’exprime Vita, comme une plante qu’il faut nourrir. D’ailleurs, beaucoup de clins d’œil sont faits à cette réplique, avec le lierre qui s’enfonce dans le plancher, sujet à diverses interprétations : pour moi, c’est la maladie de Virginia qui s’insinue en elle progressivement, mais aussi l’amour qui grandit entre les deux femmes, et qui consume en quelque sorte Virginia, ce qui lui permettra à terme de donner naissance à Orlando. Où est plutôt une vigne ?, ce qui ferait plus de sens au niveau symbolisme parce que représentant la fécondité et donc le caractère prolifique de Virginia. Symbole aussi de la vie cachée, la réalisatrice nous fait comprendre toute la vie intérieure de Virginia, une sorte de résurrection spirituelle aussi après des moments difficiles-
Un de mes plans préférés reste celui où Vita sort de la maison de Virginia, se dirige vers la voiture et la grille du portail les sépare, comme si une barrière (celle des conventions sociales mais peut être aussi celle que Virginia s’impose à elle-même ?) les empêche de pleinement être ensemble, communiquer et s’abandonner.
Je suis contente d’avoir vu ce film en VO parce que je pense qu’en VF certaines choses peuvent nous échapper par exemple la réflexion censée être un trait d’humour que fait l’ancienne amante de Vita, Violet, en parlant du « Gloomsbury Group. »
J’ai beaucoup aimé également l’ambiance années folles, coupes garçonnes et cigarettes en main, les femmes cherchent à s’émanciper, dans leur vie quotidienne et dans leur art ainsi que l’atmosphère littéraire avec les machines à écrire et l’imprimerie, univers propice à la rédaction des essais et romans de Virginia, disciplinée et studieuse
Vita est à la fois la perdition de Virginia-puisqu’elle s’affiche avec d’autres femmes, dont sa nouvelle maîtresse à qui elle dédicace Orlando, ce qui va profondément bouleverser Virginia et sa salvation : « mens sana in corpore sano » : la thérapie par le contact physique et intime semble fonctionner, du moins pour un temps puisque Virginia guérit petit à petit grâce à la présence régénératrice de Vita.
En bref, un film que je recommande !
A propos du livre :
Vita & Virginia
Vita & Virginia

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